Prénoms interdits en France : peut-on vraiment appeler son enfant comme on veut ?
Titeuf, Nutella, Fañch : ce que dit vraiment la loi sur les prénoms interdits en France — et pourquoi la mairie ne peut jamais refuser votre choix.
Imaginez la scène. Vous êtes à la mairie, votre fils est né cette nuit, et vous arrivez au guichet avec une idée bien arrêtée : il s’appellera Chocolat. L’officier d’état civil peut-il vous dire non ?
Réponse — et c’est la première surprise de cet article : non. Depuis 1993, la loi lui impose de porter « immédiatement sur l’acte de naissance les prénoms choisis » par les parents. Pas de liste officielle, pas de prénoms interdits d’avance, pas de veto au guichet. Votre Chocolat sera inscrit.
Mais alors, d’où viennent toutes ces histoires de prénoms refusés par la justice ? Le droit français du prénom est un petit théâtre méconnu, peuplé de procureurs perplexes, de juges à la plume délicieuse et d’un tilde breton qui a tenu tête à la République pendant presque neuf ans.
Il fut un temps où « Manhattan » était hors-la-loi
Jusqu’en 1993, le texte en vigueur était la loi du 11 germinal an XI — le 1er avril 1803, et ce n’était pas une blague. Seuls étaient recevables « les noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne ». Le calendrier des saints, l’Antiquité, et débrouillez-vous avec ça.
Sous ce régime, on refusait sec. En 1983, la cour d’appel de Poitiers rejette « Manhattan » — confirmé par la Cour de cassation le 17 juillet 1984 : un nom de lieu ne se rattache à aucun calendrier ni à aucune tradition, circulez. Même « Fleur de Marie », héroïne des Mystères de Paris d’Eugène Sue, est retoquée pour « originalité excessive » et devient « Fleur-Marie ».
Puis la loi du 8 janvier 1993 renverse la table : les prénoms sont désormais librement choisis par les parents. La France passe d’un des régimes les plus restrictifs d’Europe à l’un des plus libéraux. Le contrôle ne disparaît pas — il change de moment.
La mécanique réelle : mairie, procureur, juge
Voici ce qui se passe vraiment :
- Vous déclarez, la mairie inscrit. Immédiatement, sans pouvoir de refus.
- Si le prénom l’inquiète — consonance ridicule ou grossière, référence à un personnage déconsidéré, combinaison malheureuse avec le nom — l’officier d’état civil avise « sans délai » le procureur de la République.
- Le procureur choisit. Il peut saisir le juge aux affaires familiales — c’est une faculté, pas une obligation, et beaucoup de signalements s’arrêtent là.
- Le juge tranche, sur deux motifs et deux seulement : l’intérêt de l’enfant, ou le droit des tiers à protéger leur nom de famille. S’il supprime le prénom, ce sont d’abord les parents qui en proposent un nouveau ; le juge n’en choisit un lui-même qu’à défaut.
Retenez l’essentiel : le seul critère de la loi est l’intérêt de l’enfant. Jamais le bon goût.
Le « droit des tiers » a une application très concrète : un enfant qui porte le nom d’un seul de ses parents ne peut pas recevoir comme prénom le nom de l’autre parent. Et le prénom peut être contesté « seul ou associé aux autres prénoms ou au nom » : la combinaison compte — une raison de plus de tester la sonorité du prénom avec votre nom de famille.
Ce que les juges ont refusé — et comment ils en parlent
Un mot important d’abord : ces enfants existent, et leurs parents ont choisi ces prénoms avec amour. On raconte ici le droit, pas un concours de moqueries.
Titeuf. Un petit garçon né en 2009 est déclaré « Titeuf, Gregory, Léo ». Le tribunal de Pontoise supprime le premier prénom en 2010, la cour d’appel de Versailles confirme, puis la Cour de cassation en février 2012 : un prénom « de nature à attirer les moqueries », associé à « un préadolescent naïf et maladroit », risquant de constituer « un réel handicap » — apprécié « tant dans les relations personnelles que professionnelles ». L’enfant s’appelle désormais Gregory Léo.
Nutella. Une petite fille née en septembre 2014, un jugement rendu fin novembre à Valenciennes, des parents absents à l’audience. Le prénom « correspond au nom commercial d’une pâte à tartiner » et « il est contraire à l’intérêt de l’enfant d’être affublé d’un tel prénom qui ne peut qu’entraîner des moqueries ». C’est le juge lui-même qui choisit le prénom de remplacement : Ella.
Fraise. Presque au même moment, à Raismes, tout près de Valenciennes. En janvier 2015, le tribunal juge les moqueries inévitables — citant, dans sa motivation, l’expression « ramène ta fraise ». Oui, un magistrat français a officiellement invoqué « ramène ta fraise ». Le plus beau de l’histoire : ce sont les parents eux-mêmes qui ont proposé « Fraisine », un prénom attesté au XIXe siècle. Le tribunal les a suivis.
Griezmann Mbappé. Un petit garçon né en Corrèze en novembre 2018. L’officier d’état civil estime ces prénoms « de nature à porter préjudice à l’enfant » ; la justice, saisie à Brive, tranche en mars 2019 — avec l’accord de la famille, qui ne conteste pas. Il s’appelle Dany Noé.
MJ. En 2010, des parents de la Somme prénomment leur fils MJ, en hommage à Michael Jackson. L’état civil s’y oppose — des initiales ne font pas un prénom — et la cour d’appel d’Amiens annule le prénom alors que l’enfant a déjà deux ans : les textes ne fixent aucun délai. Il porte désormais son second prénom, Jean.
Joyeux et Patriste, enfin, jugés en 2006 par la cour d’appel de Montpellier « de nature, en raison de leur caractère fantaisiste, voire ridicule, à créer des difficultés et une gêne effective pour l’enfant ».
Et une affaire encore en suspens : un enfant né en 2023 à Beauvais porte la lettre M en deuxième prénom, en référence au nom de scène de Mathieu Chedid. Début 2024, le procureur a saisi le juge : « M » renvoie à une lettre de l’alphabet et ne permet pas d’identifier une personne, ce qui est la fonction d’un prénom. À l’heure où nous écrivons, l’issue n’est pas connue.
Précision qui a son importance : la justice n’a jamais créé de catégorie « prénoms alimentaires interdits ». Nutella est tombé comme marque commerciale, Fraise à cause d’une expression argotique. Clémentine, Olive, Cerise ou Prune sont parfaitement admis, jamais inquiétés.
Ce que les juges ont laissé passer
L’histoire la plus réjouissante est celle de la petite Mégane, dont les parents s’appellent Renaud — avec un d ; la voiture, c’est Renault avec un t. L’officier d’état civil de Nantes s’émeut, le juge ne le suit pas, le procureur fait appel. En mai 2000, la cour d’appel de Rennes maintient le prénom avec une motivation à encadrer : « dès lors que les jeunes enfants ne sont jamais appelés par leur nom de famille, l’on peut raisonnablement estimer que pendant sa petite enfance et jusqu’à l’entrée à l’école primaire seuls les adultes pourront avoir conscience du caractère éventuellement comique de l’association du prénom et du nom évoquant phonétiquement un modèle de voiture ». Les parents avaient choisi « sans arrière-pensée », l’inconvénient était « appelé à disparaître », et en changer causerait à l’enfant « un trouble certain ». Tout est dit.
Zébulon, contesté lui aussi, a été validé par la justice à Besançon en 1999 : le prénom « n’est pas d’apparence ridicule, péjorative ou grossière » — et il fut porté par un fils de Jacob dans l’Ancien Testament.
Et pour la symétrie parfaite : des parents nommés Renault, ayant prénommé leurs filles Zoé, ont tenté d’empêcher le constructeur de commercialiser sa « Zoé ». Déboutés, en 2010, par le juge des référés de Paris : un prénom n’appartient à personne — et peut donc aussi être donné à une voiture.
Les règles pratiques que personne ne connaît
- Le nombre de prénoms est illimité. Aucun texte ne fixe de maximum — même si une multiplicité vraiment excessive pourrait, elle aussi, être signalée.
- La virgule change tout. « Jean-Pierre » est un seul prénom composé ; « Jean, Pierre » en fait deux. Un détail d’écriture, des conséquences pour toute la vie administrative.
- Le prénom usuel n’est pas forcément le premier. N’importe quel prénom inscrit sur l’acte de naissance peut devenir celui du quotidien — même le troisième.
- Changer de prénom est devenu simple. Depuis une loi de novembre 2016, plus besoin de juge : la demande se fait en mairie. Le juge n’intervient que si le procureur s’y oppose.
Le feuilleton du tilde breton
Côté orthographe, une circulaire de juillet 2014 fixe une liste fermée de signes — la voici, exacte et complète : à, â, ä, é, è, ê, ë, ï, î, ô, ö, ù, û, ü, ÿ, la cédille du ç, et les ligatures æ et œ. Tout le reste — ñ, ã, õ, å, ø, š — est exclu, même si les parents restent libres d’une « orthographe non traditionnelle » avec ces signes-là.
C’est là qu’entre en scène Fañch, prénom breton avec tilde. Épisode 1 : en septembre 2017, le tribunal de Quimper ordonne la suppression du tilde. Épisode 2 : en novembre 2018, la cour d’appel de Rennes le rétablit. Épisode 3 : en octobre 2019, la Cour de cassation déclare le pourvoi du parquet irrecevable — pour un motif purement procédural, sans trancher le fond. Le tilde est acquis pour cet enfant, la question reste ouverte. Épisode 4 : en mai 2021, le Conseil constitutionnel censure la loi qui aurait autorisé les signes des langues régionales à l’état civil. Épisode 5 : d’autres familles reprennent le combat — deux décisions favorables en février 2025, à Lorient puis à Angers. Et le 3 novembre 2025, la cour d’appel de Rennes rend son tilde à un petit Fañch né en juin 2023, après deux ans et demi de procédure : « en tout état de cause, le tilde est admis dans la langue française ».
Épilogue : le 23 janvier 2026, le ministère de la Justice a demandé aux procureurs généraux de Rennes et de Pau d’abandonner toutes les procédures en cours sur le tilde et de ne plus porter ces situations devant les tribunaux — pour ne pas engorger les juridictions, et faute de « trouble manifeste à l’ordre public ». La nuance est de taille : le tilde n’est pas devenu légal. La circulaire de 2014 reste en vigueur, la censure de 2021 aussi. Simplement, le ministère renonce à poursuivre : le droit n’a pas bougé, c’est la politique du parquet qui a changé.
Combien de prénoms sont refusés chaque année ? Personne ne le sait
Vous croiserez en ligne des chiffres précis — tant de signalements par an, tel pourcentage de refus. Ils sont inventés. En 2002, interrogée par un député qui demandait un bilan chiffré depuis 1993, la Chancellerie a répondu que ces dispositions « n’ont à ce jour pas fait l’objet d’un bilan statistique ». Rien n’a été publié depuis. Sur ce sujet, la seule réponse honnête est : on ne sait pas.
Alors, Chocolat ?
Récapitulons. Oui, la mairie inscrira Chocolat — elle n’a pas le choix. Ensuite, peut-être, un signalement, un procureur, un juge, et une conversation sur l’intérêt de l’enfant. La loi française vous fait une confiance immense : à vous d’en faire quelque chose de beau.
Car la vraie question n’est jamais « ai-je le droit ? » mais « mon enfant sera-t-il heureux de le porter ? ». C’est exactement le test des juges — et c’est le vôtre aussi. Pour le passer sereinement, jetez un œil aux 7 erreurs à éviter quand on choisit un prénom, et si c’est l’originalité qui vous attire, il existe des centaines de prénoms rares et magnifiques qui ne feront sourciller aucun procureur.
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