Quel est le premier prénom de l'histoire ? Et lesquels sont encore donnés aujourd'hui
Kushim figure parmi les candidats au plus ancien nom de personne écrit, en Mésopotamie. Son interprétation reste discutée. Et certains prénoms vieux de 3 200 ans n'ont jamais été autant donnés en France qu'en 2024 : les chiffres INSEE.
Choisir un prénom, c’est piocher dans un stock que l’humanité constitue depuis très, très longtemps. Assez longtemps pour qu’on puisse poser une question un peu vertigineuse : quel est le tout premier prénom que l’on connaisse ?
Pas le plus ancien qu’on imagine, ni celui d’un roi de légende. Le premier nom de personne réellement écrit quelque part, et retrouvé.
La réponse tient à quelques tablettes, avec une incertitude sur leur interprétation. Pour prolonger la question, nous avons croisé les plus anciens prénoms attestés par l’archéologie avec les chiffres de naissances de l’INSEE, qui remontent à 1900. Certains de ces prénoms n’ont jamais été aussi donnés en France qu’en 2024.
Kushim, un candidat au plus ancien nom écrit
Le nom Kushim, également transcrit Kushin, apparaît dans des documents comptables d’Uruk, en Mésopotamie — l’actuel Irak — à la fin du IVe millénaire avant notre ère.
La notice de la tablette MS 1717, conservée dans la collection Schøyen, la date du XXXIe siècle avant notre ère. Elle décrit une livraison d’orge sur 37 mois destinée à la production de bière, et interprète Kushin comme le responsable de la brasserie du temple d’Inanna.
Ce candidat au plus ancien nom écrit n’apparaît donc pas dans un récit héroïque : il apparaît dans un compte de matières premières. Cela illustre le rôle de l’administration dans les premières traces d’écriture qui nous sont parvenues.
Une réserve, et elle est importante
Les spécialistes ne sont pas unanimes, et il serait malhonnête de faire comme si. Les signes cunéiformes « KU » et « ŠIM » apparaissent avec très peu de contexte. Il est difficile de trancher entre trois lectures : le nom d’une personne, l’intitulé de sa fonction, ou le nom de l’institution elle-même.
L’interprétation « nom propre » reste la plus courante. Mais si un jour vous lisez que Kushim était peut-être un titre et non un prénom, ce n’est pas une contre-vérité : c’est le débat réel.
Le premier prénom accompagné d’une histoire humaine
Une ou deux générations après Kushim, vers 3100 av. J.-C., une autre tablette livre trois noms d’un coup — et cette fois, la lecture ne fait pas débat.
On y trouve Gal-Sal, un propriétaire d’esclaves, ainsi que ses deux esclaves : un homme, En-pap X, et une femme, Sukkalgir.
C’est le plus vieux document connu qui nomme des êtres humains et dise ce qui les lie. Le contenu est brutal, et c’est aussi ce qui le rend précieux : dès qu’on sait écrire des noms, on écrit qui appartient à qui.
1200 av. J.-C. : Achille et Hector étaient des gens ordinaires
C’est ici que l’histoire devient directement utile à quelqu’un qui cherche un prénom aujourd’hui.
Faisons deux mille ans de saut. Vers 1200 av. J.-C., les palais mycéniens — Knossos en Crète, Pylos dans le Péloponnèse — tiennent leurs archives sur des tablettes d’argile, dans une écriture appelée le linéaire B, déchiffrée seulement en 1952. Ces tablettes sont, elles aussi, de la comptabilité. Et les mots qu’on y trouve le plus souvent sont des noms de personnes.
Deux d’entre eux vont vous parler.
Achille y figure sous la forme a-ki-re-u, sur deux documents au moins : Knossos Vc 106 et Pylos FN 79.2. Hector apparaît sous la forme e-ko-to. On y croise aussi Thésée.
Le point remarquable n’est pas qu’on y lise des noms de héros. C’est que ceux qui les portaient étaient des gens absolument ordinaires — des travailleurs enregistrés dans les comptes d’un palais, sans rang particulier. Ces noms circulaient plusieurs siècles avant qu’Homère ne compose l’Iliade.
Autrement dit, Homère n’a pas inventé les prénoms de ses héros. Il a puisé dans le stock de prénoms courants de son époque, exactement comme un romancier d’aujourd’hui appellerait ses personnages Lucas ou Emma. Achille et Hector, à l’origine, ce sont des Monsieur Tout-le-monde.
Et en France, en 2024 ?
C’est la question que personne ne semble avoir posée. Ces prénoms attestés il y a 3 200 ans, on les donne encore ?
Non seulement on les donne encore — mais pour certains, 2024 est leur meilleure année depuis que l’INSEE compte les naissances, c’est-à-dire depuis 1900.
| Prénom | Naissances en 2024 | Record sur 125 ans | Meilleure année avant 2000 |
|---|---|---|---|
| Achille | 735 | 2024 | 270 |
| Judith | 540 | 2024 | 325 |
| Hector | 390 | 2024 | 105 |
Trois prénoms dont on retrouve la trace dans les archives les plus anciennes de l’humanité, et qui atteignent leur maximum historique en France en 2024.
Regardez la trajectoire d’Achille de plus près :
| Année | Naissances |
|---|---|
| 2014 | 355 |
| 2017 | 460 |
| 2020 | 565 |
| 2022 | 660 |
| 2024 | 735 |
Une hausse d’ensemble, environ un doublement en dix ans. Ce n’est pas un pic d’actualité comme on en observe après une Coupe du monde — c’est une pente régulière, ce qui est le signe d’une vraie tendance de fond.
Le croisement qu’on n’avait pas vu venir
Et puis il y a ce chiffre, qui dit quelque chose de plus vaste sur l’époque.
Marie est un prénom très présent dans les séries françaises : environ 2,23 millions de naissances depuis 1900. En 1901, il culmine à 52 150 bébés en une seule année.
En 2024, Marie a été donné à 530 petites filles.
| Année | Marie | Achille | Judith |
|---|---|---|---|
| 2010 | 1 910 | 425 | 160 |
| 2015 | 1 045 | 375 | 195 |
| 2020 | 660 | 565 | 435 |
| 2024 | 530 | 735 | 540 |
En 2021, Achille est passé devant Marie. En 2024, Judith aussi. Ce prénom historiquement très donné, dont le nombre annuel de naissances a été divisé par environ 98 depuis son sommet, est aujourd’hui derrière deux prénoms qu’on trouve sur des tablettes d’argile.
Ce n’est pas que Marie ait été oubliée. C’est que les prénoms se sont dispersés : là où un pays entier convergeait vers une poignée de prénoms, les parents d’aujourd’hui choisissent dans un catalogue infiniment plus large. Un « grand prénom » en 2024, c’est 4 000 ou 5 000 naissances — pas 52 000.
Les autres survivants de très longue durée
Élargissons. Parmi les prénoms attestés dans les corpus les plus anciens du Proche-Orient, plusieurs sont aujourd’hui en tête des classements français :
| Prénom | Naissances 2024 | Total depuis 1900 |
|---|---|---|
| Gabriel | 4 565 | 207 490 |
| Raphaël | 3 615 | 166 985 |
| Adam | 3 055 | 82 525 |
| Isaac | 2 530 | 26 860 |
| Noé | 2 175 | 52 585 |
| Sarah | 750 | 174 005 |
Regardez la colonne de droite : Adam totalise 82 525 naissances depuis 1900, mais en donne 3 055 sur la seule année 2024. Autrement dit, une part énorme de tous les Adam français de l’histoire sont des enfants. Le prénom est très vieux et très récent en même temps.
Ce qu’on peut en retenir si vous cherchez un prénom
Trois choses, honnêtement.
Un prénom ancien n’est pas un prénom démodé. Achille, Hector et Judith le prouvent : la profondeur historique est même en train de devenir un argument. Ces prénoms sonnent neufs aujourd’hui parce que personne ne les a portés en masse dans les générations précédentes — contrairement aux prénoms des années 1970, qui portent une date.
Une pente vaut mieux qu’un pic. Un prénom qui monte régulièrement depuis dix ans, comme Achille, suit un mouvement de société. Un prénom qui bondit en un an, comme après une compétition sportive, retombe presque toujours — nous l’avons montré chiffres à l’appui dans notre analyse de l’effet Coupe du monde.
Et personne ne choisit dans le vide. Kushim, Achille, Hector : à chaque fois, ce sont des noms de gens ordinaires, saisis dans une liste administrative. Les prénoms qui traversent les millénaires ne sont pas ceux des héros — ce sont ceux que des parents anonymes ont trouvé beaux, siècle après siècle.
Méthode et sources
Les chiffres de naissances proviennent du fichier des prénoms de l’INSEE, qui recense les premiers prénoms attribués aux enfants nés en France depuis 1900, exploité dans la base Namie.
Les effectifs annuels sont arrondis au multiple de 5 par l’INSEE. Tous les nombres de naissances cités ici sont donc approximatifs, et les cumuls additionnent les arrondis de plusieurs années : ce ne sont ni des comptes exacts ni nécessairement des planchers. Les ratios sont eux aussi indicatifs. Ces chiffres décrivent les naissances en France, pas le nombre actuel de personnes portant un prénom ; un prénom rare ici peut être courant ailleurs. Voir aussi notre méthodologie.
Côté histoire, les éléments sur Kushim, Gal-Sal et les tablettes d’Uruk suivent l’état actuel de la recherche assyriologique, avec la réserve explicite sur l’interprétation de « Kushim » signalée plus haut. Les attestations d’a-ki-re-u et e-ko-to renvoient aux corpus en linéaire B de Knossos et de Pylos.
Enfin, une précision d’honnêteté sur les significations : celle d’Achille est disputée. La lecture populaire « sans lèvres » (de a-kheilos) est une étymologie tardive, reconstruite après coup ; les hellénistes penchent plutôt pour une composition à partir de akhos, « la douleur », et laos, « le peuple ». Sur un prénom de 3 200 ans, l’incertitude fait partie du dossier.
Et si vous compariez vos coups de cœur ?
Explorez les prénoms chacun de votre côté, retrouvez vos matchs et départagez vos favoris avec le Grand Choix.
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